Chéhabisme
Le terme 'Chéhabisme'
Le terme ‘Chéhabisme’ a été utilisé pour la première fois par Georges Naccache (ministre et journaliste de renom) en novembre 1960, dans sa célèbre conférence intitulée “ Un Nouveau Style – Le Chéhabisme ”.
Quand cette notion est devenue communément utilisée par les médias pour faire référence au gouvernement de Fouad Chéhab, Chéhab nia lui-même la présence d’un quelconque attribut philosophique ou idéologique et décrivit sa manière de gouverner comme étant simplement une approche qui vise à servir au mieux l’entité libanaise, compte toujours tenu de ses différentes spécificités et besoins. Chéhab était convaincu qu’avec l’application de réformes administratives appropriées et de projets de développement à l’échelle du pays, l’Etat serait plus fort et capable d’offrir la meilleure garantie pour un avenir digne d’une vraie nation.
Afin de réaliser un tel exploit avec succès, Chéhab agissait avec précaution, mais fermeté. Il avait appris, de par son expérience de leadership en tant que Commandant de l’Armée, que toute étape trop audacieuse dans un contexte communautaire aussi délicat que celui du Liban pourrait provoquer des réactions à long terme. Ses actions étaient fondées sur une planification bien réfléchie, non sur des décisions impulsives. En parallèle aux changements au niveau institutionnel, il voulait faire évoluer la mentalité des citoyens pour les amener à une conviction et une foi en l’Etat. Georges Naccache, utilisant une image de Paul Valéry, a comparé cette approche à l’art de rouler une cigarette, où il fallait aller vers l’avant et puis doucement revenir en arrière pour réussir à rouler la cigarette d’une manière ferme.
Le Chéhabisme est donc cette approche particulière à la gouvernance, adoptée par Fouad Chéhab, ainsi que les réformes publiques qui lui sont liées. Un autre nom utilisé pour s’y référer est “Al-Nahj” (L’approche).

Objectifs du Chéhabisme
Fouad Chéhab n’a jamais sollicité le pouvoir; il a même refusé le poste présidentiel, et ce à plusieurs reprises:
En 1952, quand il fut nommé Premier Ministre pour superviser les élections présidentielles et fut proposé comme candidat par un nombre de politiciens; au début de la crise de 1958, avant qu’il n’accepte le poste au vu de l’urgence de la situation; en 1960, quand il présenta sa démission ; en 1964, lorsqu’il refusa que la Constitution soit amendée pour lui permettre de se porter candidat à un second mandat; et enfin en 1970, quand il expliqua, dans une déclaration historique et éloquente, les raisons pour lesquelles il avait décidé de ne pas se porter candidat.
Quand il fut élu en 1958, la mission de Chéhab était claire: contenir la violence, apaiser les tensions et restaurer l’harmonie dans le pays. Avec la matérialisation réussie de cette mission au bout de deux ans, le deuxième volet de l’œuvre de Chéhab pouvait commencer: l’exécution des réformes nécessaires pour consolider l’appareil de l’Etat, et le transformer en une référence sécurisante pour les citoyens. « Bâtir l’Etat de l’Indépendance » comme il aimait répéter. A son avis, la présence d’un état moderne fort et d’institutions fiables libèrerait les citoyens de la traditionnelle dépendance féodale et communautaire, consoliderait l’unité nationale et élaborerait une forte immunité contre toute éventuelle crise à l’avenir.
La pensée chéhabiste concevait l’application d’un développement socio-économique rural et urbain touchant l’ensemble du territoire, pour aller de pair avec les réformes publiques. Une vraie justice sociale exigeant que le développement atteigne l’ensemble du pays – spécialement les zones les plus défavorisées – ainsi que toutes les tranches de la société.
Cette stratégie à long terme a été l’objectif et la finalité de son oeuvre. Jeux et intrigues politiques, quête du pouvoir et conflits basés sur des sentiments communautaires ne constituaient pas un dynamisme qui l’intéressait. Il considérait ces pratiques courantes chez les politiciens libanais comme de viles distractions du principal noble objectif qui était le sien, et les méprisait.
Le bilan final du mandat présidentiel de Chéhab fut plus que satisfaisant : prenant en charge un pays sur le point de s’effondrer en 1958, il avait, en l’espace de six ans, rebâti une nation stable, apaisé les tensions communautaires et reformé une identité nationale unie, L’avenir du pays s’annonçait dès lors prometteur et prospère, avec notamment les importantes réformes administratives et publiques et les multiples projets de développement déjà bien entamés.

Traits de personnalité de Fouad Chéhab
Le Chéhabisme est intrinsèquement lié à Fouad Chéhab en tant que personne, et aux traits de sa personnalité. Chéhab n’était point un homme politique, ni de par sa nature, ni par ses intentions. Il était d’abord et avant tout un homme de valeurs et de principes.
En tant qu’officier formé selon la tradition militaire française, il appartenait à une école de discipline, de noblesse, d’éthique et de professionnalisme. Il fut sans aucun doute fortement influencé par les principes et les valeurs de la culture démocratique de la République française qu’il adopta avec grande conviction, et suivit avec vif intérêt le mouvement national du Général de Gaulle.
En tant que Commandant en Chef et fondateur de l’armée libanaise, il inspirait un immense respect, non seulement en raison de sa fermeté dans l’application de la discipline et des règles, mais également en raison de son approche humaine et d’une attention réelle à l’égard de ses subordonnés pour qui il incarnait une image paternelle.
En tant que Chrétien, il était un fervent croyant plein de compassion, qui appliquait les principes religieux et les valeurs morales à sa vie personnelle et à toutes ses actions. Détaché des attractions matérielles du monde, il s’acquittait de ses devoirs sans impliquer ses intérêts personnels. Il mena une vie de contentement, épargnant un montant régulier (30%) de son modeste salaire pour soutenir discrètement, à travers des institutions religieuses, des personnes dans le besoin. Sa foi chrétienne profonde et réfléchie lui faisait respecter toutes les autres traditions religieuses le disposait favorablement à tout dialogue interreligieux.
En tant que personne, il était modeste et humble, plein d’empathie et de bonne foi. Son mode de vie extrêmement simple, voire austère, lui valut le pseudonyme d’« ermite ». Sa femme fut son meilleur ami et confident, avec laquelle il partageait les mêmes croyances et les mêmes valeurs philosophiques. Tous deux n’appréciaient guère la vie mondaine et les soirées. Ils partageaient un même intérêt pour les lectures politiques, historiques et spirituelles, et en discutaient fréquemment. Les livres étaient d’ailleurs les seuls présents qu’il acceptait et appréciait.
En tant qu’interlocuteur, il savait écouter attentivement. Il était courtois, s’exprimait calmement et clairement, et ses manières étaient très raffinées. Ses mots et ses pensées étaient mesurés, jamais arrogants ni agressifs, mais visant plutôt à convaincre. Cette sincérité transparente inspirait confiance et respect aux personnes qui le rencontraient. Ce fut probablement un facteur déterminant qui lui permit de gagner la confiance de Nasser durant le sommet clé de 1959 à la frontière libano-syrienne. Il était discret et réservé concernant les questions qui n’étaient pas d’intérêt public. Ses pensées et convictions étaient clairement exprimées dans les discours annuels à la Nation qu’il délivrait le Jour de l’Indépendance.

Dans le cadre de ses responsabilités publiques, il étudiait pleinement le sujet à traiter et écoutait attentivement l’avis des experts avant d’agir, particulièrement en ce qui concernait les questions qui ne lui étaient pas familières. Réaliste dans son évaluation des choses, son action était souvent basée sur le bon sens et sa planification visait le long terme. Grâce à sa compréhension subtile de la nature humaine, il était bien conscient des faiblesses de ses compatriotes et ne se faisait aucune illusion quant à la capacité du citoyen libanais à se libérer de son individualisme trop marqué pour accorder la priorité à l’intérêt public.
Il fut le seul homme d’état libanais à poser les questions politiques et sociales sur un pied d’égalité, accordant à ces dernières une grande attention. Il se consacra entièrement à son travail, passant le plus clair de son temps à examiner des dossiers et à tenir des réunions afin de mener à bien tous les projets prévus. Il perdit dix-sept kilogrammes durant les six ans de son mandat à cause de son emploi du temps chargé et de la tension qui en résultait!
Il ne portait aucun intérêt aux privilèges extravagants qui vont généralement de pair avec l’autorité et le pouvoir. Il ne fit aucun voyage à l’étranger durant son mandat. Il considérait la présidence comme une mission, un devoir et se considérait lui-même au service de son peuple. Il fut donc aux antipodes de ces hommes politiques mus par l’ambition du pouvoir et la gloire personnelle. Ses apparitions publiques se limitaient aux cérémonies officielles annuelles, comme celle du jour de l’Indépendance. Il n’avait aucun goût pour les médias ou l’usage d’une quelconque forme de propagande. Sa méthode de travail était celle de l’efficacité silencieuse.
A son élection, Chéhab décida de ne pas s’installer au palais présidentiel (palais Kantari à Beyrouth) occupé par ses prédécesseurs. Il choisit de restaurer une simple demeure à Sarba, toute proche de sa maison personnelle à Jounieh. Ainsi, cette dernière demeura son lieu de résidence, tandis que le nouveau « palais présidentiel » de Sarba devenait son « lieu de travail » où il arrivait chaque matin à 8h30 pour y tenir des rencontres officielles et s’acquitter de ses devoirs protocolaires. Il rentrait à Jounieh vers à 15h00 et prenait un déjeuner tardif avec son épouse. Durant l’après-midi, il lisait le courrier officiel, divers rapports ainsi qu’une revue de presse (y compris la presse étrangère et en particulier française).
Les mercredis étaient consacrés à la réunion hebdomadaire du Cabinet ministériel et aux réunions avec les différents ministres; les jeudis à la rencontre des directeurs généraux des ministères et des experts chargés d’étudier ou d’exécuter les projets de développement et réformes; les vendredis il recevait les diplomates étrangers.
En été, il occupait une maison louée à Ajaltoun, dans la moyenne montagne libanaise, et ne se rendait au palais de Sarba qu’une ou deux fois par semaine pour des rencontres protocolaires. Il maintenait à Ajaltoun son emploi du temps habituel, et y tenait ses réunions de travail.

Les principes du Chéhabisme
Le Chéhabisme, tel qu’appliqué par le président Chéhab, était basé sur les principes politiques fondamentaux suivants :
Protéger l’Indépendance et la Souveraineté du Liban
Cela s’illustra au mieux par les deux événements significatifs suivants :
En 1958 d’abord, lorsque les Marines étaient sur le point de débarquer sur la plage près de Beyrouth, Chéhab – alors Commandant en chef de l’Armée – n’ayant pas été officiellement informé du débarquement, donna l’ordre à l’armée libanaise de prendre position pour ouvrir le feu sur les forces envahissantes. Le commandement des Marines dut alors contacter personnellement Chéhab, et une solution fut élaborée, qui préconisait le déploiement des Marines uniquement dans la zone littorale de Khaldé et hors de la capitale Beyrouth, sur l’insistance de Chéhab.
Puis en 1959, lorsqu’il exigea que le sommet avec Abdel Nasser se déroule à la frontière libano-syrienne.
Plus généralement, son sens aigu de la souveraineté du Liban suscitait en lui une forte aversion vis-à-vis de toute forme d’ingérence des ambassades étrangères dans les affaires intérieures du Liban.
Préserver l’unité nationale
C’est le Pacte National de 1943, constitution non écrite du régime politique libanais proclamé à la veille de l’Indépendance, qui fut la pierre angulaire du gouvernement du président Chéhab. Il stipule que le Liban est la nation une, indivisible et définitive de tous les Libanais, les chrétiens se détournant du désir de parrainage français et les musulmans de l’union avec les pays arabes voisins.
Lorsque Chéhab est élu en 1958, ces principes fondateurs se trouvaient sérieusement mis à mal et la tâche du nouveau président consistait à rétablir la confiance, remédier aux failles et renouveler l’esprit du Pacte. Il y réussit brillamment, et pour mieux consolider l’unité nationale retrouvée, il œuvra sur le plan intérieur à l’élaboration de projets de développement et de réformes nécessaires, tandis que sur le plan international, il oeuvra à maintenir le pays à l’écart des conflits régionaux et internationaux.
Respecter et protéger la légitimité constitutionnelle, la démocratie et les libertés publiques
Chéhab fit de ces principes à la fois son cheval de bataille et sa forteresse; et c’était un vrai paradoxe que de voir un militaire du tiers monde protéger un régime parlementaire démocratique ! Car s’il avait suivi la tendance des militaires des pays alentour, il aurait pu déjà accaparer le pouvoir en 1952, ou manœuvrer à cette fin au tout début de la crise de 1958 (bien avant l’expiration du mandat de Chamoun). Il aurait également pu facilement accepter l’amendement de la constitution afin de rester au pouvoir en 1964.
Au contraire, il demeura en tout temps fidèle au texte de la constitution (‘Al Kitab’) et à l’esprit de la démocratie à laquelle il croyait fermement. Il répétait souvent, dans ses discours adressés aux officiers de l’armée, que leur devoir militaire était d’assurer la protection de la démocratie et du régime parlementaire. Il fut lui-même l’exemple vivant de cet idéal.
En ce qui concerne les libertés, il a refusé, durant son mandat, deux projets de loi proposés par des membres du Parlement et qui visaient à restreindre la liberté de la presse : une loi pour contrôler les sources de revenus des médias, et une autre pour limiter le nombre des journaux.
Maintenir une politique étrangère équilibrée
Pour protéger au mieux l’unité nationale et la prémunir contre des situations similaires à celle de 1958 qui l’auraient à nouveau sérieusement ébranlée, Chéhab suivit une politique étrangère équilibrée. Il maintint des relations amicales avec l’Ouest (notamment la France et le Vatican), sans toutefois être hostile à l’Union Soviétique. Avec lui, le Liban assuma pleinement son identité arabe et adopta une position neutre à l’égard de tout conflit interarabe, encourageant la solidarité (particulièrement à l’égard de la cause palestinienne) et la « fraternité » entre les pays arabes. Par cette politique claire et sans équivoque, Chéhab réussit à gagner le respect de Nasser envers la souveraineté et l’indépendance du Liban.
Maintenir un équilibre communautaire dans la vie politique et les postes administratifs
La Constitution libanaise statue que le régime communautaire qui gère la vie politique et publique du pays est temporaire. L’objectif était de pouvoir éventuellement remplacer ce consensus communautaire par une vraie démocratie, où l’appartenance nationale unique rendrait tous les libanais égaux en droits. Chéhab, qui était bien conscient qu’il s’agissait d’un objectif encore lointain, œuvra à appliquer entretemps un équilibre communautaire équitable, et ce tant dans la vie politique (représentation dans les cabinets ministériels, esprit des lois électorales) que dans les nominations publiques et administratives. Il appliqua ainsi la règle du 50/50 entre chrétiens et musulmans, tentant toutefois, pour atténuer l’aspect strictement communautaire, d’introduire quelques figures publiques non-politiques.
La justice sociale, le développement à l’échelle du pays
La justice sociale est l’expression économique de l’unité nationale. Chéhab a corrigé l’injustice socio-économique dont souffraient les citoyens des régions lointaines ; subvenant à leurs besoins de base, il bâtit d’abord des écoles, des dispensaires médicaux, des routes, et assura eau et électricité. Par la suite, il mit en place des projets de développement dans ces régions périphériques. Il était convaincu que, si les droits et les besoins des citoyens étaient garantis et assurés par l’Etat, leur appartenance communautaire et régionale se fonderait lentement dans une identité nationale unifiée, où tous les libanais jouiraient de droits et devoirs égaux.
Le libéralisme économique et la planification du développement
Chéhab protégea le régime économique libre et libéral dont le Liban bénéficiait, veillant à soutenir les initiatives personnelles du capitalisme et à maintenir le secret bancaire. Toutefois, suivant l’exemple des pays européens, il introduisit la planification judicieuse à long terme dans le cadre du développement (basée sur les recommandations des experts de la mission d’IRFED). Cela aboutit à une plus grande stabilité, à un contrôle moindre des monopoles, à un boom économique impressionnant et à une période de prospérité dont profitèrent tous les secteurs de la société libanaise.

Limiter les ingérences étrangères dans les affaires internes
Pour contenir la tendance héritée et bien ancrée des politiciens à chercher et consolider des relations « spéciales » et individuelles avec des puissances étrangères, et suite à la tentative du coup d’Etat de 1961, Chéhab renforça les services de renseignements du pays (notamment le fameux service de sécurité de l’armée connu sous le nom du « deuxième bureau »). Cela réussit à limiter les ingérences étrangères et à établir un ferme contrôle de la sécurité. Cependant, cette forte prise en main de la sécurité fut éventuellement utilisée comme argument par les politiciens traditionnels pour critiquer la gouvernance de Chéhab et l’accuser de violer la démocratie et les libertés publiques. Ces figures politiques traditionnelles voyaient de fait leur pouvoir se rétrécir.

Le Deuxième Bureau
Après le coup militaire raté de 1961, le besoin urgent de renforcer les services de sécurité nationale devint essentiel, pour protéger le régime contre des menaces similaires. Le contrôle des activités des services de renseignements étrangers et de leurs ingérences dans les affaires internes était une autre nécessité d’importance. Connu sous le nom de « deuxième bureau », le service de renseignements de l’armée libanaise fut restructuré, élargi et doté de prérogatives et de pouvoirs additionnels. Le président Chéhab choisissait personnellement les officiers affectés à ce service. De jeunes officiers, issus de familles modestes non-alignées politiquement et fortement imprégnés de la culture nationale de l’Armée, étaient ainsi sélectionnés après une étude minutieuse de leurs dossiers militaires.
Grâce aux contributions valeureuses de ce service, le Liban connut une période prolongée de stabilité et de sécurité de 1961 à 1970. Ceci permit au pays de bénéficier d’une rare décennie de prospérité et de développement. Malheureusement la forte présence de ce service inquiéta certains politiciens traditionnels dont les intérêts personnels et sectaires étaient naturellement menacés par cette nouvelle situation. En fait, le « deuxième bureau » avait réussi à détecter les relations entretenues par plusieurs de ces politiciens avec des puissances et ambassades étrangères, ce qui limita les pouvoirs et les moyens auxquels ces politiciens avaient accès à travers ces relations. Ils reprochèrent au service ses interventions dans les élections parlementaires en faveur de nouvelles figures politiques favorables au courant Chéhabiste, et le deuxième bureau fut l’objet d’une campagne médiatique hostile bien orchestrée, l’accusant de contrôler la vie politique voire même de militariser le pays.
Fidèle à ses convictions démocratiques profondes, le président Chéhab avait refusé d’adopter une loi qui contrôlerait les sources de revenus des médias au début de son mandat. Exploitant la « liberté de presse » sacrée, les politiciens dont les intérêts avaient été ébranlés par les réformes étatiques limitant leurs rôles et par les révélations du deuxième bureau de leurs affiliations étrangères, utilisèrent les institutions médiatiques qu’ils contrôlaient pour créer une opinion publique hostile au Chéhabisme, visant, en premier, « les hommes du deuxième bureau ». Cela se poursuivit et atteignit son apogée durant la deuxième moitié du mandat du président Hélou.
Après l’échec d’Elias Sarkis – candidat Chéhabiste aux élections présidentielles de 1970 – ces mêmes hommes politiques, maintenant au pouvoir, avaient la main libre pour prendre leur revanche de Chéhab à travers ces officiers et tous ceux proches de lui. Les officiers furent d’abord démis de leurs fonctions et réassignés comme attachés militaires dans des pays éloignés (Amérique du sud, Inde, Pakistan, Europe de l’Est). Seul le chef du deuxième bureau, le Colonel Gaby Lahoud, fut nommé dans une capitale européenne,Madrid. En 1972, ils furent rappelés au pays pour comparaître devant un conseil disciplinaire militaire pour “abus de pouvoir, mauvaise gestion et détournement de fonds”. En 1973, ils furent poursuivis en justice devant le Tribunal Militaire et certains furent révoqués de l’Armée. Afin d’éviter qu’ils ne soient emprisonnés, Lahoud trouva l’asile politique en Espagne, et quatre autres officiers firent de même en Syrie. Vers la fin de 1974, les jugements du Tribunal Militaire furent reconduits. Les officiers, acquittés de toutes les accusations, réintégrèrent l’Armée par la suite, et leurs rangs et droits militaires pleinement rétablis.
Le démantèlement de cet organisme de renseignement au début du mandat du président Frangieh fit dangereusement perdre à l’Etat libanais le contrôle de sa sécurité interne, ce qui facilita les ingérences étrangères dans le pays et causa rapidement la montée en puissance de la présence militaire palestinienne menant à l’éclatement de la guerre civile en 1975.
Aujourd’hui, le « Nahj » de Chéhab et ses efforts uniques dans l’histoire du Liban pour construire un véritable état, bénéficient de l’appréciation nostalgique unanime de tous les acteurs politiques présents ainsi que du grand public de toutes les communautés libanaises. Toutefois, certains journalistes gardent une tendance à critiquer le fameux « deuxième bureau », l’accusant même d’avoir eu une emprise sur Chéhab lui-même ! Mais les faits démontrent que ce service auquel des responsabilités extrêmement délicates furent confiées, était totalement engagé à servir les intérêts nationaux et non sectaires du Liban. Avec des ressources limitées, mais un engagement sincère, il faisait face à toutes les influences étrangères, en dévoilant notamment les liens de certaines personnalités publiques et de la presse avec des puissances étrangères. Son contrôle sécuritaire efficace sur tout le territoire infusait un sentiment de sécurité et de tranquillité auprès des citoyens, offrant la meilleure fondation à la réussite des projets de réformes et de développement, et à la prospérité économique résultante.
Les officiers du deuxième bureau étaient comme tous les officiers proches de Chéhab, parmi les personnes en qui il avait une grande confiance, une appréciation pour leur intégrité, leur honnêteté et leur professionnalisme, et à l’égard desquelles il faisait preuve d’une affection paternelle. Il fut extrêmement affecté par l’injustice et la rancune dont ils souffrirent après 1970. Il maintint une correspondance personnelle avec chacun d’entre eux quand ils étaient envoyés dans des pays lointains et était profondément concerné pour leur avenir et les conditions de vie de leurs familles. Son épouse maintint cette attitude après son décès tragique en 1973, répétant à de nombreuses personnes que la principale cause de la crise cardiaque fatale dont le président fut victime était sa profonde peine à l’égard de la façon avec laquelle ces officiers furent abusivement conduits en justice. Il voyait déjà comment ceci allait affecter le moral et l’image de l’Armée à l’avenir, et les conséquences dangereuses pour la stabilité du Liban avec son immunité contre les interventions étrangères dorénavant fragilisée.

Défis du Chéhabisme
Ce qui pourrait être considéré comme limitations du Chéhabisme réside dans les principes mêmes que s’est imposée la pensée Chéhabiste tels le respect de la démocratie et de la constitution, le refus de toute utilisation de la propagande pour manipuler les sentiments et les instincts de la population, et la réticence à la l’initiation de changements avant que les citoyens ne soient préparés avec conviction à les accepter.
Le Chéhabisme connut son âge d’or durant le mandat de Chéhab (1958-1964). Pour prolonger cette ère et aller de l’avant avec les réformes, le Chéhabisme aurait eu besoin de demeurer au pouvoir plus longtemps. Mais, fidèle à ses principes et respectueux de la constitution, Fouad Chéhab s’opposa fermement à la proposition portée par la majorité parlementaire pour modifier la constitution afin de lui permettre de renouveler son mandat, ce qui lui aurait permis de parfaire les réformes de l’Etat et les projets de développement entamés. Il choisit plutôt de soutenir une personnalité civile pour cette mission. Le président Charles Hélou débuta son mandat promettant de poursuivre les réformes lancées par Chéhab, mais tomba rapidement dans les pièges des jeux de la politique et de l’esprit de compromis entre les questions d’intérêt national primordial et les manœuvres de nature politique. Chéhab se distança de Hélou assez tôt, et Hélou s’engagea dans un jeu d’influence avec les autres cadres chéhabistes, essentiellement les membres du Parlement fidèles à Chéhab, l’élite militaire ainsi que le « deuxième bureau » qui jouissait d’une présence puissante et redoutée.
En 1970, et malgré l’insistance d’une majorité parlementaire et son droit constitutionnel de se présenter à la présidence, Chéhab choisit de nouveau de ne pas se porter candidat, souhaitant soutenir son « fils spirituel » Elias Sarkis qui, contre toute attente, perdit ces élections d’une seule voix. Chéhab estimait, comme il l’a exprimé dans sa fameuse déclaration explicative du 4 août 1970, que les citoyens libanais n’étaient pas encore prêts à accepter les changements que lui jugeait essentiels pour la réforme du système politique du pays, changements qu’il refusait d’appliquerer par des moyens non-démocratiques.
Sans doute à cause d’une susceptibilité personnelle à l’égard des moyens fascistes dont l’Europe avait tant souffert, ainsi qu’à l’égard des pratiques des régimes arabes militaires, Chéhab n’appréciait guère l’utilisation de la propagande et la création d’une image d’idole publique autour de sa personne.
Les limitations du Chéhabisme peuvent être résumées en une condition première que Chéhab avait posée : que les citoyens de son pays participent avec conviction à la tâche de réforme nationale.

Le Chéhabisme après Fouad Chéhab
En tant que mode de gouvernance, le Chéhabisme pourrait, en théorie, être envisagé sans la présence de la personne de Fouad Chéhab. Cependant la période depuis 1970 jusqu’à nos jours nous montre que le Chéhabisme n’a jamais lutté pour reprendre le pouvoir.
Lorsqu’en 1976, le Chéhabisme fut rappelé à la présidence avec l’élection d’Elias Sarkis suite à un consensus national, la nation était confrontée à une situation interne entièrement bloquée ne permettant pas la prise d’initiatives. La situation détériorée du pays le laissa sans aucune autorité politique et sans possibilité d’envisager des réformes ou des projets de développement. Pendant six ans, il ne put que gérer les crises, tenter de réduire les dommages et préserver le peu qui restait encore de la présence de l’Etat.
En 1989, avec l’accord de Taëf, à la quête d’une personnalité acceptée par tous qui réussirait à réunifier le pays et à le gouverner d’une manière saine, le choix tomba sur le président René Moawad, un politicien chéhabiste fidèle et convaincu. Malheureusement, Moawad fut dramatiquement assassiné aux tous premiers jours de son mandat.
En 1998 et en 2008, à la quête d’un président consensuel avec le profil de quelqu’un qui pourrait réunifier la nation, les commandants en chef de l’Armée le général Emile Lahoud et le général Michel Suleiman furent choisis, prenant pour exemple l’élection du général Chéhab en 1958.
On peut conclure que le Chéhabisme, avec ou sans la présence de Fouad Chéhab, ne se nourrit pas de l’adversité et n’œuvre jamais à atteindre le pouvoir. En temps de crise et quand toute autre option politique est perdue, le recours est à ce modèle d’équilibre et de consensus symbolisé par Chéhab et son approche. Les Chéhabistes n’ont ainsi, à ce jour, jamais envisagé de former un parti politique et d’entrer en compétition avec d’autres partis pour des positions de responsabilité publique.
I Ilne fait aucun doute que le Chéhabisme est un moyen de gouvernance vertueux dont toute personne dans une position responsable peut s’inspirer et peut appliquer, notamment dans les matières d’intérêt public et général, et plus particulièrement dans les situations délicates.
